Prologue

Message de Seb, grand compagnon de course xrunien, il y a un an, (fin 2017) : « un truc de malade vient de sortir, c’est pour toi ce genre de délire ! »….

Un peu plus tard, message de Matthieu, autre grand compagnon de course, ex xrunien, avec en copie son inscription à la Swisspeaks 360….

Le dernier message fut le mien, adressé à mes deux camarades – et à mon coach, Adrien – avec mon inscription….

La saison 2017-2018 fut donc construite avec Adrien pour préparer cette course, qui débuta le 2 Septembre 2018 à 13 heures.

Deux semaines avant la course, j’eus une discussion essentielle avec Anaëlle, ma préparatrice mentale,  pour maitriser mes appréhensions face à une telle épreuve, qui ravivait des souvenirs douloureux d’une aventure similaire, le Tor des Géants en 2016.  Si je résume, il faut que j’accepte ces appréhensions et que je mobilise la combativité dont je suis capable pour les surmonter : la Swisspeaks, à nous deux !

Et bien sûr, pour me rasséréner, je fais un plan de course précis et élabore une stratégie implacable qui me portera inéluctablement à l’arrivée : telle allure jusqu’à telle base de vie, durée de l’arrêt, alternatives, bref un tableur complet avec annotations…. et pas si éloigné que ça du résultat final (optimiste de 5 heures), bien que parfois il s’en trouvait fort éloigné, la nature du terrain n’étant pas encore prise en compte dans mes calculs.

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Le 1erSeptembre matin, je suis au Bouveret – petit village suisse au bord du lac Léman et but de la course – pour retirer mon dossard : je m’attends à une longue attente de contrôle d’identité et du matériel obligatoire avant de récupérer le graal … et je repars avec mon dossard en 5 minutes, après deux questions et sans aucun contrôle d’aucune sorte ! Autant je trouve sain de ne pas contrôler le matériel, il faut considérer que les traileurs sont des individus conscients et responsables de leur sécurité, autant l’absence de contrôle d’identité me surprend.

Je récupère également mon sac d’accompagnement qui me suivra de base de vie en base de vie, s’il tient jusque-là, compte tenu de son exécrable qualité : il se déchire dès la première manipulation ! Tant pis pour le suspense insoutenable, le destin de ce sac sera la poubelle à l’arrivée, ceinturé de ruban adhésif de toutes les couleurs (au moins une par base de vie).

A midi, Matthieu et moi nous nous retrouvons à la gare du Bouveret, sous un ciel bien lourd de menaces, en partance pour Oberwald, point de départ de la course. A Oberwald, un bus nous conduit à notre hôtel dans la montagne, mais également dans le brouillard, le froid et la pluie. Le moral n’est pas au mieux de sa forme, heureusement nous sommes deux pour nous réconforter mutuellement ! Et le lendemain, après une bonne et longue nuit, retrouvons le soleil au réveil, ce qui nous remotive instantanément.

Dimanche 2 Septembre, 13 heures : c’est le départ sous le soleil, rythme assez rapide, pour 56 km et 3900 m de D+ jusqu’à la première base de vie : paysages de moyenne montagne, de pâturages et de vaches sans réelles difficultés techniques ni montées trop violentes, quoique la dernière… Une petite douzaine d’heures « tranquilles », seul mon estomac se rebiffe comme à son habitude (et là c’est l’expérience qui compte : je sais que je vais être malade pendant une dizaine d’heure avant que mon corps finalise mon adaptation, il faut donc faire avec en attendant) et c’est l’arrivée à la première base de vie, parfaitement équipée pour recevoir… 20 coureurs. Une demi-heure de pause pour récupérer un peu – pas question de dormir là, et en route vers le ravitaillement de Fleschbode (15 km, 1300 D+) pour un peu de repos : étape lente et laborieuse, la fatigue se faisant sentir. Mais bon au bout d’un certain temps j’y arrive et là il y a de la place pour dormir une heure, et repartir ragaillardi. Je suis toujours étonné de constater que si peu de sommeil suffit pour relancer la machine… un certain temps.

Lundi 4 Septembre, 6 heures (17h de course, 71 km 5200 D+) : départ de Fleschbode, pour un parcours quasiment tout plat jusqu’à la base de vie suivante (2000 m de D+ sur 42 km, c’est roulant !), nonobstant quelques égarements çà et là qui agacent le traileur qui n’a pas que ça à faire, se perdre ! C’est l’occasion d’un aparté sur le qualité du balisage : baliser régulièrement, tous les 100 m par exemple, même quand aucune bifurcation n’est à signaler, fait partie des règles d’usage … mais ce n’est pas le cas sur ce trail : la plupart du temps, il n’y a pas de balisage régulier sauf aux alentours des bifurcations ; la conséquence, très désagréable, est la suivante : si le traileur rate une bifurcation (par exemple en dévalant une piste forestière tandis que le chemin décide brutalement de suivre un petit single sournoisement camouflé), il s’en aperçoit à la bifurcation d’après, qui peut apparaitre un certain temps après l’erreur… et il ne reste plus qu’à faire demi-tour en pestant et retrouver le bon chemin… Au début, il est encore possible de repérer un traileur sur le bon chemin et tacher de le rallier si c’est praticable, mais lorsque l’on se retrouve seul…..

Si j’ajoute que certains ravitaillements sont plus que light, j’ai même vu des traileurs aller au restaurant lorsque l’occasion se présente (voire à l’hôtel) ! Le lecteur attentif aura deviné que l’organisation est perfectible…

Bref le temps de cet aparté et c’est l’arrivée à la seconde base de vie, Eistein,  bien organisée celle-ci pour une vraie pause de 5 heures, dont 3 heures de bon sommeil et un bon repas de pâtes (mon estomac est d’aplomb, tous les voyants sont au vert, la machine est enfin – après 113 km et 7200m de D+ il était temps – lancée).

Lundi 3 Septembre, minuit, (35 h de course, 11 3 km, 7200 D+) : départ d’Eistein, un 1000 m de D+ pour se remettre en jambe suivi d’une longue descente dans une vallée (1000 m D- : le mythe de Sisyphe s’accorde bien au trail en montagne…) puis une interminable remontée (1800 m D+) au col d’Augstbordpass (2890 m), dans la nuit et la quasi solitude (de loin en loin, j’aperçois parfois l’éclat d’une frontale). C’est dans ces moments-là qu’il est important d’arriver à s’ancrer dans l’instant présent, d’entrer dans ce que j’appelle « le tunnel du temps » : laisser les heures s’écouler, se concentrer sur le rythme des pas, le martèlement métallique des bâtons, le silence de la nuit, troublé seulement par mon souffle  régulier. Au col, c’est de nouveau une longue redescente en petites foulées tranquilles, du moins lorsque le terrain le permet, jusqu’au ravitaillement de Bluömatt où, dans le plus pur respect des fondamentaux de la diététique de l’effort, je me régale d’une … raclette et d’une bière, excellente initiative d’un bénévole pour améliorer l’ordinaire ! Un petit moment d’échange avec un compagnon de route coréen qui s’interroge un peu inquiet sur l’étrange contenu de son assiette – et mes explications n’ont pas l’air de le rassurer…. Une petite sieste pour entamer la digestion (quand même) et en route pour le dernier col avant la base de vie de Zinal, sur les traces du superbe et fameux trail Sierre – Zinal, pour une petite pause d’une heure.

Mardi 4 Septembre 17:30 (52 h de course, 158 km, 11300 D+) : dès Zinal, attaque raide du sommet de Sorebois (1200 D+ sur 5 km), deux heures pour y parvenir et assister à un magnifique coucher de soleil sur le lac émeraude de Moiry. Une petite remontée suivie d’une longue redescente (Sisyphe vous dis-je !) et hop une bonne heure de repos au ravito de La Sage.

Mercredi 5 Septembre 1:30 (60h de course, 178 km, 13200 D+) : départ de La Sage, je subis une petite crise d’angoisse en me persuadant que je suis reparti en sens contraire – je me demande encore pourquoi… Heureusement un traileur finit par me rassurer – en insistant beaucoup ! – et la machine repart, obstinée, par monts et par vaux, jusqu’à la base de vie suivante. Après la très sèche montée finale sous le barrage de Grande Dixence, je me repose une bonne heure dans cette grande base de vie.

Mercredi 5 Septembre 11 h (70h de course, 200 km, 15200 D+) : départ de Grande Dixence, avec Matthieu (après quelques chassé-croisé nous nous retrouvons synchrones à ce moment-là) pour une montée sèche et fort pénible (blocs rocheux) jusqu’au col de Louvie, récompensés par une descente toute aussi pénible mais magnifique jusqu’au lac de Louvie, avant de plonger, à travers une brèche , sur un chemin en encorbellement comme enchâssé dans la falaise, vers le ravitaillement du Planproz, 900 m plus bas, pour une petite sieste.

Mercredi 5 Septembre 19 h (78h de course, 221 km, 16400 D+) : toujours avec Matthieu, nous attaquons une sèche montée (700 D+ sur 4 km) puis un long chemin en encorbellement avec des hauts et des bas jusqu’à la cabane de Mille. La vue sur les villages illuminés quelques 2000 mètres plus bas est magique, une hallucination visuelle transformant ces illuminations en un immense cerf-volant ondulant mollement dans l’air : je m’arrête quelques minutes, subjugué, pour jouir de ce spectacle, en toute conscience de l’illusion. Au long de ce chemin, je me suis égaré quelques fois, victime d’un débalivache sauvage – j’ai pris sur le fait quelques coupables ! En effet, dans un louable souci de respect de l’environnement, la partie visible des fanions de balisage est – parait-il, je n’ai pas vérifié – en papier maïs, un régal pour les vaches ! De fait, j’en ai prises deux sur le fait, en train de mâchonner pensivement des fanions… Heureusement c’est la nuit, la partie réfléchissante des fanions – que les vaches semblent moins apprécier – se repèrent facilement à leur reflet de ma frontale. Sauf que… les yeux des charmants bovidés alentour brillent du même éclat ! Il me fallut mobiliser ce qui me reste de puissance cognitive après quelques dizaine d’heures de course pour réaliser que, si je voyais deux éclats trop rapprochés, il s’agissait d’une paire d’yeux et pas d’une balise, hormis les combinaisons – statistiquement peu fréquentes et heureusement sinon j’y serais encore ! – de deux balises proches ou d’une vache de profil – ou borgne à côté d’une balise… Bref je maintiens le cap tant bien que mal et ce genre de pensée occupe mon cerveau qui ne songe pas à regimber pendant ce temps.

Un rapide arrêt à la cabane de Mille et en route pour 1800 m de descente avant de remonter sur la base de vie de Champex qui réutilise les infrastructures de l’UTMB. L’arrivée à la base me semble interminable, je sens que je fatigue, une bonne pause s’impose (un bon repas de pâtes suivi de deux heures de sommeil). Les quelques traileurs présents sont comme perdus dans l’immensité de cette base de vie héritée à la démesure de l’UTMB !

Jeudi 6 Septembre 9 h : (92h de course, 250 km, 18500 D+) départ de Champex seul – Matthieu dort encore – en commençant par un parcours commun avec celui de l’UTMB : que de monde sur le tour du Mont Blanc, j’ai arrêté de compter après la centaine ! S’il est au début agréable de croiser un peu de monde, de recevoir encouragements et félicitations, c’est rapidement laborieux et, arrivé aux alentours de Trient, je quitte avec soulagement ce sentier surpeuplé pour plonger dans de superbes gorges vers le ravitaillement de Finhaut, que j’atteins sous la pluie. Après Finhaut, commence une longue montée (1300 D+) vers le col d’Emaney et un cirque extraordinaire : une paroi verticale de roches sombres, à l’arrête crénelée de tours, domine de 1500 m la vallée que je parcours et je songe au Hobbit Frodon pénétrant dans les terres du Mordor… arrivé au col, la vue sur le lac de barrage de Susanfe (non je ne zozotte pas !) est fuperbe ! Une micro halte, une nouvelle montée, un col délicat à franchir – tout de blocs rocheux rendus glissants par la pluie et de mains courantes pour se rassurer – , un bref arrêt à la cabane de Susanfe, un refuge chaleureux – les meilleures bénévoles du monde se reconnaîtront si elles lisent ces lignes – et c’est reparti pour 1500 m de descente vers Champéry, la  dernière base de vie avant l’arrivée ! Tout arrive… mais il va falloir être un peu patient car la descente n’est pas un long fleuve tranquille, il me faut franchir, sous la pluie et dans un brouillard tel que je dois réduire l’intensité de ma frontale, le pas d’Encel, un chaos rocheux très escarpé où escalades et désescalades se succèdent – à la limite de la via ferrata, sur rochers glissants bien sûr ! Bien qu’aguerri à progresser dans ce genre de chaos, j’ai quelques séquences émotions, notamment un passage en encorbellement très étroit sur roche inclinée vers le vide, avec mes chaussures qui dérapent continument… heureusement qu’il fait nuit, j’évite au moins la sensation de vertige.

C’est à minuit que j’atteins enfin la base de vie, et comme à chaque fois l’arrivée me semble interminable, comme si le parcours prenait un malin plaisir à tourner autour du but.

Vendredi 7 Septembre 3 h (110 h de course, 303 km, 22000 D+) : je me réveille plus tôt que prévu, plein d’énergie, avec une idée qui jaillit sans prévenir : plus que 57 km (et quelques 4000 m D+), je veux battre mon temps du Tor des Géants (129 heures pour 330 km) mais surtout arriver pour l’apéritif – du soir ! – , mon épouse et un ami venant m’accueillir à l’arrivée. J’attaque la montée vers le prochain col comme une machine de guerre, puis redescends, puis remonte, et  ainsi de suite, avec de brefs arrêts dans les ravitaillements, focalisé sur mon objectif – Anaëlle me parlait de libérer ma combativité, ce fut fait ! A tel point que je me perds en suivant un traileur dans l’avant dernière montée, casse un bâton en chutant dans un entrelacs de branches coupées (dans lequel je me retrouve car je ne veux pas rebrousser chemin – obstination stupide !) perds mon sang froid et insulte ce malheureux traileur qui n’y est pour rien dans mon obstination aveugle – je finirai quand même par m’excuser platement, retrouve le chemin en maudissant l’organisation, ahane dans la dernière montée, courte mais que je ressens interminable, reçoit beaucoup de réconfort au dernier ravitaillement et plonge vers l’arrivée , soit 1000 m de descente, en courant – le chemin est enfin facile – avec quelques pauses de 30 secondes, yeux fermés, pour empêcher le terrain d’onduler et me permettre de maintenir un certain équilibre. C’est alors la traversée du village du Bouveret, le tour du port et j’aperçois mon épouse et mon ami – merci pour les photos ! – qui m’accueillent à grand renfort de cloches, juste devant l’arche d’arrivée que je franchis après 124 heures et quarante-huit minutes de course, en 56ièmeposition (sur quelques 320 participants au départ), après 360 km et 27000 D+ environs.

J’arrive fatigué mais satisfait d’avoir réussi ma course avec une lucidité et une sérénité suffisante pour maitriser la situation, contrairement au Tor des Géants. Objectif atteint !

Epilogue

A l’heure où j’achève ce compte rendu, je viens de visionner la série de reportage de Zinzin Reporter et la vidéo de Maxime Cros, et éclaté en sanglots plusieurs fois : une telle épreuve laisse quelques traces, même à l’insu de son plein gré…

Et maintenant, que vais-je faire ? Vers quelles courses m’orienter pour la saison à venir? Quel sens leur donnerai-je ? Ce sera le sujet de discussions importantes avec mon nouveau coach, Alexis (Adrien est parti vers de nouvelles aventures) et Anaëlle.

Eric