Pour la troisième année consécutive, je décide de participer à la Saintélyon, une des plus grandes classiques des courses françaises. La décision ne fut pas si aisée à prendre car je suis rarement en forme à cette période et, de plus, mon activité professionnelle me prend beaucoup de temps en fin d’année. Mais comment résister à l’appel de la nuit et son ballet de frontales ?

Le matin même de l’épreuve, j’hésite encore car un mal de tête ne veut plus me quitter depuis deux jours et je me vois mal passer une nuit blanche dans ces conditions avec 72km en plus dans les jambes. Bref, un aspegic plus tard, je me convaincs que je serai peut-être mieux avec les neurones à la fraîche qu’à me morfondre chez moi.

Arrivé à la gare de Lyon, je retrouve Marie-Laure et Stéphane et nous embarquons dans le TGV déjà bien garni de coureurs. Deux heures et un métro plus tard nous voici dans la jungle du retrait des dossards. Je laisse mes camarades à leur navette et je prends la mienne direction Saint-Etienne. C’est ensuite l’attente dans l’immense enceinte et ses plusieurs milliers de coureurs qui tuent le temps en mangeant, se massant, discutant, dormant même (je me demande toujours comment on peut dormir dans ce vacarme et surtout à quoi ça sert…).

Il fait étonnamment doux dehors et finalement nous sommes nombreux à rallier la ligne de départ assez tôt, histoire de se placer correctement. Après que le speaker ait bien chauffé l’atmosphère et les 6000 coureurs, une minute de silence en mémoire des victimes des attentats et une surprenante marseillaise spontanée, le départ est enfin donné.

Comme chaque année, c’est une horde désordonnée qui part sur des bases dignes d’un cent kilomètres international ! J’ai beau regarder mon GPS qui m’indique un bon 13-14km/h, je ne vois même plus la tête du peloton. Pire, je suis submergé par des coureurs qui doublent à droite, à gauche, certains avec des sacs plus lourds qu’eux, d’autres avec des guirlandes lumineuses. Mais où suis-je ? Je reste fidèle à ma stratégie, laisser filer et faire le dos rond.

Au bout de 8km et une première côte, nous quittons l’asphalte. Ma moyenne est toujours de 13km/h et pourtant je ne vois que des frontales devant moi. Je sais que ma forme est moyenne mais je me pose bien des questions. Nous entrons maintenant dans le vif du sujet, je n’allume toujours pas ma frontale car je sais que je vais être limite en autonomie et je n’en ai même pas besoin tellement les autres éclairent le chemin qui n’est pour l’instant pas très technique. Le rythme est toujours soutenu mais on commence à voir quelques têtes brûlées qui commencent à s’essouffler alors qu’il reste environ 60km ! Je les plains.

Bientôt le premier ravitaillement. On va voir si mes fidèles supportrices vont tenir parole et me donner les informations de course depuis leur lit douillet en suivant le livetrail. Pour une fois, je décide de vivre la course autrement en testant un nouveau protocole alimentaire à chaque ravitaillement. Rien de bien révolutionnaire car je mange très peu mais je vais profiter de cette course pour essayer deux ou trois trucs. Je fais donc le détour pour rejoindre les tables de denrées. Finalement rien ne me plaît vraiment et je reste fidèle à mes gels sauf une espèce de biscuit qui à peine être entré dans ma bouche est aussitôt recraché. Va falloir que j’essaie cela sur une course un peu moins rapide.

Mon téléphone retentit. Je lis le SMS : 227ème et 8ème V2. Punaise, je croyais avoir remonté bien plus que ça. Je me dis que forcément ça va exploser devant. C’est alors que débute un moment très agréable, l’instant où on se sent invincible, la remontée progressive au classement. L’alternance des chemins et des portions de route me va très bien. Je monte bien, je descends plutôt pas mal pour une fois et j’arrive à relancer sur les routes bitumées a environ 14km/h.

Passage au deuxième ravitaillement, le SMS ne tarde pas : 120ème et 5ème V2. Je poursuis l’effort mais je sais que je mange mon pain blanc car je manque de foncier et je risque de la payer sur la fin. Les passages sont un peu plus techniques avec notamment une descente pleine de pierres et de racines qui glissent. Il fallait bien que ça arrive, c’était trop facile jusque là. Cette descente je la connais bien car je peste chaque année en l’abordant. Cette fois-ci je ne m’en sors pas trop mal contrairement aux coureurs qui sont avec moi. Deux d’entre eux chutent sévèrement et j’entends des plaintes. Je demande si tout va bien. Ça semble être le cas car je les vois se relever. C’est le moment d’être très vigilant car il est trois heures du matin et la fatigue commence à se faire sentir.

Finalement, la course ne se déroule pas trop mal et les ravitaillements s’enchaînent. Au 3ème point de contrôle, je remplis mon bidon et tente un mélange fruits secs dont la moitié partira de ma bouche vers le sol 300m plus loin. Ce ravitaillement est intéressant car nous repartons sur une portion très roulante et c’est maintenant que ça se joue ! Malgré tout, les jambes deviennent lourdes et il reste encore une trentaine de kilomètres. Va falloir gérer. Un coup d’œil au téléphone : je suis remonté nettement dans les 100 premiers et au coude à coude avec le 2ème V2. Le premier est à plus de 10 minutes devant. Je choisis de ne pas relâcher l’effort alors qu’il serait raisonnable de gérer compte tenu de mon entraînement. Mais je ne suis pas raisonnable… Je reconnais très bien le parcours, beaucoup de route, ce qui m’avantage un peu, des descentes assez faciles et toujours de bonnes côtes pour faire parler sa VMA. Justement, je n’arrête pas de faire l’accordéon avec un coureur qui me double dans les descentes (genre un peu fada) et qui monte comme une larve. Je suis un peu agacé car à chaque fois je pense qu’il a son compte en haut des côtes mais il revient toujours. Bref, je décide de l’oublier, il va falloir que je me concentre sur ma propre course. Je commence à avoir des difficultés à m’alimenter, plus par flemme que par dégoût. En fait, je crois que j’ai envie que la course se termine, comme une sorte d’appréhension de la fin.

Justement au ravitaillement suivant, cette envie d’en finir vite me détourne des tables (j’ai assez de réserves) et je tente de relancer. Je regarde vite fait mon téléphone, décidément mes filles sont insomniaques, le SMS est déjà arrivé. Je m’aperçois que je vieillis car me mets plusieurs dizaines de secondes avant de pouvoir lire l’écran, mon ophtalmo m’avait prévenu, la presbytie me guette : 68ème et 2ème V2 ! Ca remonte toujours… Je prends par contre un coup au moral car je n’ai pas grappillé grand-chose sur le premier V2. Il me reste 8 minutes à combler. Un rapide calcul dans ma tête me fait dire que c’est mission quasi impossible car je n’ai pas les jambes suffisantes et je connais très bien celui qui est devant moi, qui n’est pas du genre à craquer en fin de course. Bon ça va, c’est un ami, médaillé de bronze aux championnats du monde des 24 heures, mais quand même… Du coup une démotivation me gagne et je commence à compter les kilomètres restants. Une quinzaine, c’est à la fois long et court. Le problème, c’est que je fonctionne à la motivation et étant maintenant 2ème de ma catégorie à 10 minutes devant le 3ème, je m’installe dans une zone de confort, pas si confortable que cela… En effet les dernières côtes, que je connais bien sont terribles car la fatigue est bien installée, la lassitude aussi. La fameuse montée de l’aqueduc est visuellement impressionnante mais je décide de courir en non pas marcher car je veux rester sur une dynamique correcte et surtout je veux en finir !

La fin n’est qu’un mélange atypique de soulagements et de souffrance, si bien que j’oublie même le dernier petit « tape cul » qui fait très mal au cerveau. Une satanée côte dans laquelle il faut se faufiler parmi les nombreux marcheurs qui d’ailleurs sont très coopératifs et m’encourage. Je leur réponds que tout va bien mais franchement je pense le contraire.

Enfin les quais du Rhône, pas terribles, c’est vraiment moche, heureusement que c’est une toute petite portion. Après m’être fait dépassé par une dizaine de coureurs depuis de dernier ravitaillement, je décide de finir vite pour voir un peu…

La ligne d’arrivée est en vue, j’entends le speaker et je suis soulagé.

Voilà, je suis 71ème et 2ème V2 en 6h38’. C’est mon meilleur temps mais pas du tout ma meilleure place. Le parcours était très roulant cette année. Je suis tout de même satisfait car ma préparation n’était pas au top et je vais vite oublier les moments de la course où on se dit toujours que c’est la dernière, qu’on ne m’y reprendra plus.

Maintenant place au repos pour préparer de nouvelles belles courses en 2016 !

STL