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Eric (à gauche) et Matthieu (à droite)

C’est la 7ième édition d’un trail d’endurance d’anthologie, 339 km et 30900 m de dénivelé (en 25 cols !) dans les Alpes italiennes, autour du Val d’Aoste. Nous sommes 765 participants au départ de Courmayeur, ce Dimanche 11 Septembre 2016 à 10 heures, dont Matthieu et moi en représentant de xrun.

L’idée folle de participer à un « machin » pareil fut susurrée à mes oreilles par mon très cher coach Adrien il y a deux ans déjà…. Après un premier tirage au sort défavorable, le second fut le bon et maintenant je suis au pied du mur (et quel mur, 30900 m de haut, le mur….)! Je suis arrivé la veille, récupérer le superbe sac de vie jaune et mon dossard, après une bonne heure d’attente car le contrôle du matériel obligatoire est minutieux et – a posteriori – tout à fait justifié, comme vous pourrez en juger par la suite… Diner tôt avec Matthieu, suivi d’une vraie bonne nuit de sommeil grâce à un départ judicieusement prévu à 10 heures (personnellement je hais les départs à 4 heures du matin !).

Ce trail, magistralement organisé, offre 6 bases de vie qui offrent la possibilité d’essayer de structurer cette aventure en autant d’étapes, la gestion de l’effort et de la récupération étant pour moi, coureur ‘normal’, la seule chance d’espérer être ‘finisher’. La première étape donc, de Courmayeur à Valgrisenche, est une petite mise en jambe de 50 km avec à peine 4747 m de dénivelé en trois cols successifs …

Départ rapide (trop) « poussé » par Matthieu qui, tout en me répétant « au début faut y aller doucement », galope ! Et ça monte quasiment tout de suite (il faut bien arriver à grimper 4747 m en 50 km), je suis en pleine forme, galvanisé par les « bravi » et « complimenti » des nombreux randonneurs que nous croisons: les trois cols sont avalés en 11 heures (j’en avais prévu 14 ….), mais, arrivé à Valgrisenche (Bonne pour être précis, un très beau village situé au bout d’un raidillon de 200 mètres au-dessus de Valgrisenche), je paye brutalement ces efforts excessifs : mon estomac défaille, mes habituels problèmes gastriques surviennent et mon euphorie se transforme quasi-immédiatement en détresse, le spectre de l’abandon apparaît.

Après m’être entraîné, focalisé sur cet objectif une année durant, l’idée d’abandonner m’est insupportable, mais je n’irai pas loin si je ne puis ni boire ni manger plusieurs jours d’affilés. Mon épouse, au téléphone, me convainc de faire une sérieuse pause pour tenter de récupérer, même si je n’avais pas prévu cela sur ma planification de course : elle a raison bien sûr (j’ai le temps), je concède une pause de 3 heures, et je repars Dimanche à minuit, sans que mon estomac soit vraiment en meilleure forme. Je sais que c’est un problème d’adaptation du corps à l’effort, et qu’il faut laisser du temps au temps, mais outre le fait que j’ai peur de ne plus repartir si je reste plus longtemps, je ne suis absolument pas fatigué physiquement et je trépigne d’impatience pour en découdre !

Une petite parenthèse pour féliciter l’organisation de la base de vie et l’accueil par les bénévoles : réconfort, prise en main vers douche, lit et restauration, tout est parfait. A peine le numéro de dossard annoncé que l’on m’explique où tout se situe, mon sac de vie est immédiatement disponible pour que je puisse prendre une douche et me changer avant un bref somme.

La deuxième étape donc, commence, de Valgrisenche à Cogne, soit 56 km et 5082 m de dénivelé sur 3 cols, et donc le même profil – en un peu plus difficile – que la première étape. Heureusement, au pied de chaque col, entre deux bases de vie, des ravitaillements sont organisés dans des refuges confortables et toujours accueillant, dans lesquels je me repose systématiquement une heure, espérant acclimater mon corps à l’effort, totalement stressé à l’idée de devoir abandonner, tendu dans le but d’arriver à Cogne – me disant : « j’aurais fait au moins un tiers du parcours, j’aurais moins honte (c’est vraiment ce mot là que j’ai en tête) si j’abandonne ». Le paysage de haute montagne est un vrai ravissement qui m’aide à retrouver un peu d’énergie, ce qui n’empêche en rien le passage du col Loson (3300 m) d’être une difficile épreuve, gagnée pas après pas (je n’ai rien avalé depuis plus de 18 heures et je bois quelques gorgées à peine entre deux crampes d’estomac). Mais bon tout à une fin, je passe ce col et descend gaillardement sur Cogne. C’est l’occasion de tresser quelques lauriers à Adrien pour la qualité de ma préparation : je suis dans une forme physique telle que je suis et serais toujours capable de courir (en descente bien sûr), jusqu’à la fin, sans crampe ni courbature !

J’arrive enfin à Cogne, le Lundi 12 à 18 :30 et là, fatigué pour de bon, je m’offre une pause de 5 heures : il faut, si je veux continuer, que mes problèmes disparaissent. Et c’est le cas : après m’être douché, changé, et avoir dormi 2 heures, je m’offre enfin un vrai repas de tortellini « al dente » sauce tomate, huile d’olive et parmesan (nous sommes bien en Italie), le tout fait à la demande ! Le moral remonte en flèche, en route donc pour la troisième étape, « facile », à savoir de Cogne à Donnas soit 45 km et 2698 m de dénivelé. Cogne est une très belle ville, j’ai le temps d’apprécier l’église et la place du centre en repartant. Montée tranquille, et très agréable descente vers Donnas, en passant par de beaux villages en chemin. Le moral est au beau fixe, quasiment la moitié du chemin accomplie (151 km) en deux jours (Mardi 10 :34 pour être précis)! Mais j’ai en tête un conseil des récidivistes du Tor (garde des forces, ça commence vraiment à Donnas)… Petite halte à Donnas et en route vaillamment – départ à midi – pour la quatrième étape, de Donnas à Gressoney St Jean, soit 55 km et 6086 m de dénivelé.

6086 m de dénivelé….

6086 m de dénivelé….

Je me souviendrai longtemps – et sans doute jusqu’à la fin de mes jours – de cette étape. Non seulement ça grimpe, mais de surcroit le chemin n’est pas vraiment accueillant : ça commence certes agréablement par une visite touristique de Pont Saint Martin mais ça continue très vite par une succession sans fin de marches d’escaliers ou de blocs de rochers pour parvenir au refuge Balma un peu avant 22 heures, confiant mais déjà fatigué par le parcours. Mais, bon, il reste moins de 17 km sans trop de dénivelé (du moins le pensais-je) jusqu’au refuge de Niel, ce sera donc l’occasion de faire une petite pause d’ici 2 heures avant d’affronter le dernier col pour Gressoney, tout va bien ! Sauf que… sauf que quelque chose comme 2000 m de dénivelé effectif dans un chaos rocheux ça prend sensiblement plus de 2 heures! Il me faudra 6 heures et trente minutes pour en venir à bout, dans la sueur et les larmes, de rage, de désespoir : je me suis laissé tomber quelques instants sur un rocher, me disant c’est la fin – comprenez quelqu’un retrouvera bien mon corps un jour – et il me fallut mobiliser une énorme énergie mentale pour me moquer de moi et repartir. Pour parfaire le tableau, deux hallucinations cognitives surviennent qui m’accompagneront jusqu’au refuge et qui, avec le recul ont sans doute suffisamment distrait mon attention pour que je puisse continuer. La première, c’est la négociation du chemin avec les pierres : d’aucun cause aux ruisseaux, au soleil et aux forêts, moi je négocie âprement le passage avec pierres et rochers, et si je négocie mal, le passage m’est, sinon refusé, du moins difficile ! Et je suis un bien piètre négociateur…. La seconde, c’est l’évaluation médicinale de ce même chemin : ben oui, qui a pu construire ce chemin ? Un herboriste ? Un afficionado de la médecine moderne ? Un praticien traditionaliste ? Difficile question qu’il est bien difficile de trancher à chaque pas…. C’est donc en pleurs, me précipitant vers le docteur présent (pour qu’il me déclare agonisant et en devoir d’abandonner sans que ce soit moi qui le décide) que j’arrive enfin à ce refuge. Docteur qui connait bien son métier et qui m’envoie me coucher dare-dare 1 heure puis vient ensuite m’écouter : « quoi abandonner moi, j’ai dit ça ? »

C’est miraculeux le corps quand même, après une heure seulement de repos, suivi d’un bon repas (vous ais-je dis que nous étions en Italie ?), je suis prêt à repartir, moins de 2 heures avant d’avoir été prêt à mourir. Le dernier col avant Gressoney n’est qu’une formalité, avec un instant splendide, lorsque, arrivé au col, un double arc en ciel se déploie dans l’orange du soleil levant ! Arrivé le Mercredi à 10 :30, après 3 jours de périple donc. Pause de 3 heures à Gressoney, où je croise en arrivant Matthieu qui repart et hop la cinquième étape !

En comparaison avec la précédente, cette cinquième étape, de Gressoney St Jean à Valtournenche, soit 33 km et 3187 m de dénivelé, ce sont des vacances à la plage ! Et de fait, si on excepte que ça monte et ça descend – mais je commence à y être un peu habitué – je n’ai rien de spécial à signaler et arrive sans encombre à Valtournenche vers Minuit. Là 5 heures de pause (pour être tout à fait honnête, je ne garde aucun souvenir de la halte de Valtournenche , c’est un trou béant dans ma mémoire !) pour me remettre de mes émotions de la journée précédente et me préparer pour l’étape suivant dont le profil me rappelle fort désagréablement celui de Donnas – Gressoney, c’est-à-dire 48 km et 4904 m de dénivelé de Valtournenche à Ollomont.

Et la surprise désagréable vint, non du profil – raisonnable, au point où j’en suis – mais de la météo qui se décide à changer : pluie, vent et froid (limite neige) se liguent pour entraver ma progression. Après quelques heures de ce régime météorologique, ma veste de protection, bien que dûment estampillée ‘agréée UTMB’ ne protège plus rien, la couche polaire intermédiaire est trempée et moi, transi de plus en plus profondément, à un point tel que je passe en mode survie et arrive à accélérer (je dépasse allègrement les 4 km/h !) pour atteindre au plus vite le prochain refuge, celui de Magia. Arrivé là, je me déshabille, essore mes affaires, puis, avec l’aide d’une bénévole, j’enroule la couverture de survie autour de mon T-shirt trempé, remets ma veste trempée (pour tenir la couverture de survie plutôt que pour la protection qu’elle n’offre plus), range ma polaire trempée, bois deux verres de thé brulant et je repars au plus vite – je sens bien que si je m’arrête ne serait-ce que cinq minutes de plus dans la chaleur de ce refuge, je ne repartirai plus ! Je n’ai qu’un objectif, celui de gagner le village d’Oyace au plus vite – dernier ravitaillement avant Ollomont – un bon millier de mètre plus bas et beaucoup de degrés en plus.

J’arrive à Oyace Jeudi à 17 heure, mais, pour une signalisation non vue, je rate le point de contrôle d’une centaine de mètre et m’en aperçois – c’est dire ma grande lucidité – une heure plus tard et 300 m plus haut ! Je parlemente au téléphone avec le PC course mais rien n’y fait et je dois, en rage, redescendre pour le contrôle qui indique 18 :27…. Inutile de préciser que l’accueil des bénévoles et leur compassion lorsque je raconte ma mésaventure n’atténue en rien cette rage. Je m’arrête le moins longtemps possible, repars à un rythme soutenu, dopé par cette rage qui bouillonne : il me fallut encore un gros effort mental pour me calmer, me dire que ce qui est fait est fait et qu’enrager ne changera rien. Le seul aspect positif est que je ressens à peine la montée au col et la descente qui suit pour arriver à Ollomont, dans la chaleur et l’épuisement quand même, froid et rage ayant consommé beaucoup d’énergie. A Ollomont, un bénévole me tend mon sac, me conduit jusqu’à un lit de camp sur lequel je me jette d’un bloc, sans même me déshabiller, pour deux heures de profond sommeil. Et comme à chaque fois, le petit miracle se produit je me relève à peu près vaillant, mange avec beaucoup d’appétit (il y a même une carte, on peut choisir son menu!), me change pour des vêtements bien chaud (la couverture de survie ça tient chaud, mais question respirabilité ce n’est pas tout à fait l’idéal, je vous épargnerai une description olfactive de mon état…) et repars, Vendredi 16 Septembre à 3 heures du matin pour la dernière étape , d’ Ollomont à Courmayeur, soit 52 km et 4210 m de dénivelé et les deux derniers cols, une fin de course pépère donc….

Le premier col est avalé sans problème, suivi d’une longue descente dans une belle et douce vallée de montagne, jusqu’au superbe village de Saint Rhémy en Bosses. Un peu de repos, un bon petit déjeuner – il est 10 heures du matin, et cela fait cinq jours tout juste que je suis en balade – et je repars pour le dernier col, celui de Malatra, un peu au-dessus de 2900 m. La neige se met à tomber paisiblement, il n’y a pas de vent, il fait doux, les teintes progressivement s’estompent, les sons s’atténuent et le passage de ce col est l’un de mes plus grand moment de bonheur de ce trail. J’étrenne mes crampons au passage du col – pas facile à chausser ! – et, de l’autre côté, c’est un ravissement ! La limite pluie neige est parfaitement visible, magnifiant le contraste entre le vert intense et le blanc lumineux – le soleil perçant les nuages juste au bon moment. Courir avec des crampons est vite acrobatique (de plus ceux-ci nuisent au dynamisme olympien de ma foulée), je les ôte donc et, tout à la joie de la descente dans cette superbe symphonie de couleur, je sors du chemin – heureusement pour peu de temps, rappelé à l’ordre par un traileur encore attentif, lui ! Le chemin jusqu’au refuge Bertone est pénible, boueux et donc glissant, ce qui met à mal les muscles des mollets et les chevilles surtout, mais bon ça sent l’écurie, la bête avance, fait une halte de principe au refuge et dégringole vers l’arrivée, enfin !

Arrivée superbe à travers Courmayeur, porté par les cloches qui s’animent au fur et à mesure de la progression vers l’arche finale où mon épouse et un ami sont venus spécialement pour m’accueillir. J’éclate en sanglots, de joie et épuisement mêlés, sans aucunement réaliser ce que je viens d’accomplir, et à ce jour, je ne suis toujours pas certain d’avoir digéré ce trail, je reste comme effaré devant ma capacité à avoir pu achever une telle épreuve.

En conclusion, et en ce qui me concerne, ce trail fut avant tout une épreuve psychologique : j’ai terminé dans un état d’usure mentale profond, en limite de déprime, et la reprise des activités professionnelles dès le Lundi suivant fut une nouvelle épreuve, fort pénible. En revanche, d’un point de vue physique, je n’ai eu aucun problème, à part la tendinite avec laquelle je suis parti… et revenu.