Voilà c’est fait ! Le challenge était ambitieux mais je ne sais pas me motiver sans objectif.

Après un an et demi de galères, pas très graves mais perturbantes car m’empêchant de courir à mon niveau, j’ai décidé cet été de changer d’orientation en me fixant comme unique objectif 2017 les championnats de France de 24 heures qui de déroulent à Vierzon. Ma dernière compétition remontait à février 2016.

La préparation se passe plutôt bien et les doigts de fée de notre kiné Philippe m’aide à supporter les quelques douleurs inévitables dues à la charge de travail. Je décide très tôt de constituer mon futur staff qui m’assistera lors de l’épreuve. Mes filles Fanny et Alice me connaissent bien et chacune dans leurs rôles pourront m’apporter toute l’aide technique et logistique. Je m’entoure également d’une amie très proche, Coralie, qui a souhaité m’accompagner avant et pendant l’épreuve. Coralie est coach mentale, elle est sportive avec un passé très dense en entraînement de haut niveau. Coralie connaît ma motivation et elle m’aidera à compléter les acquis que m’a déjà distillé très efficacement Fred Vergnas quelques années plus tôt.

La veille de l’épreuve qui démarre le samedi à 11h pour se terminer le dimanche à 11h, j’arrive très confiant surtout que quatre semaines plus tôt j’ai terminé à une inattendue 4ème place sur le Trail de la Côte d’Opale. Malgré tout, un mal de tête ne me quittera pas quasiment jusqu’au départ. Sûrement la tension nerveuse que Coralie tente de me faire passer par ses mots avisés.
Le samedi matin je remarque que Fanny est aussi tendue que moi car elle s’énerve un peu sur la logistique qu’elle contrôle de A à Z. Sa sœur Alice, responsable du pointage est plus détendue, je sais que je peux compter sur ses talents de mathématicienne.

H-30′

Pendant que les filles peaufinent le stand, Coralie m’accompagne jusqu’au départ qui est donné à la Mairie à quelques centaines de mètres de la boucle de 1001 mètres que nous parcourrons inlassablement pendant 24 heures. Les derniers instants avant le départ sont longs et on ne parle pas trop, tout est dans la tête. Sur la ligne de départ, je croise quelques connaissances et amis : Christian Dilmi, qui a déjà gagné les championnats de France et Laurence Klein, internationale sur Marathon et 100km. Nous essayons de nous rassurer et de nous détendre mais je suis déjà dans ma course. Un dernier échange avec Coralie et le starter lance la course.

Heure 1 : 11,1 km/h
Après avoir laissé partir quelques kamikazes devant, je règle mon tempo sur 11 km/h que je vais essayer de tenir pendant 6 heures. La stratégie est à la fois simple et complexe car il s’agit de « maîtriser » la diminution d’allure tout au long de l’épreuve, surtout pendant la seconde partie de course lorsque la nuit arrive. Ce sont des allures beaucoup plus lentes que sur un 100km et il faut adapter sa foulée pour rester le plus économique possible. L’autre point de vigilance est de soigner son alimentation et son hydratation car la vraie difficulté sera de fournir de l’énergie en continu à la machine ! J’ai planifié de manger une petite quantité toutes les demi-heures en alternant avec une hydratation régulière.

Heure 2 : 11,1 km/h
Le métronome est en route. Quelques mots sont échangés avec des coureurs mais je ne m’éternise pas dans les discussions afin de me préserver au maximum et pour ne pas sortir du cadre défini. La stratégie alimentaire est au point (je mange surtout du pain complet) et je commence à intégrer les temps de passage que nous pouvons surveiller grâce à l’écran géant. Par contre je refuse de m’intéresser au classement qui n’est absolument pas significatif avant la nuit.

Heure 3 : 11,0 km/h
Je suis réglé comme une horloge. Il y a à peine 3 secondes d’écart entre chaque tour. Les petits sandwiches au jambon confectionnés par les filles passent bien. Coralie commence à intensifier son travail mental avec moi avec les quelques routines que nous avons préparées les semaines précédentes.

Heure 4 : 11,1 km/h
C’est le début des premières sensations de fatigue musculaire. C’est normal, je m’y attendais. Ce ne sont pas des douleurs mais plutôt une lassitude qui s’installe. Le premier marathon passe toutefois aisément en environ 3h48’. Je varie un peu les boissons pour éviter la saturation.

Heure 5 : 11,0 km/h

Il faut maintenant résister à la tentation de baisser le rythme. La fin du premier palier est proche et je pourrai m’autoriser une baisse de 0,5km/h à la fin de la 6ème heure. Heureusement je réussis à m’alimenter correctement et mon staff est au top en répondant à tous mes souhaits du moment.

Heure 6 : 11,1 km/h
C’est la dernière heure du palier théorique. Je suis parfaitement dans l’allure avec 66km en 6 heures. Je teste la crème de marron, ça va mais je n’en ferai pas ma nuit ! Fanny me donne une boisson au fruits rouges qui me redonne un peu de peps et Coralie me stimule positivement pour le franchissement du premier quart de la course.

Heure 7 : 11,0 km/h
Contrairement à ce que j’avais prévu, le continue à maintenir le même rythme car les sensations sont bonnes. Certes la fatigue s’installe peu à peu mais je souhaite tester ma capacité à durer sur cette allure en me disant que tant que l’alimentation va tout va !

Heure 8 : 10,7 km/h
Cette fois, je deviens « raisonnable » et je décide de lâcher un peu la pression et m’autorise 10 à 15 secondes moins vite par tour car les jambes deviennent franchement sensibles et je commence à moins m’alimenter. Je suis 8ème au classement. Je ne voulais pas connaître celui-ci mais le speaker fait son job régulièrement pour animer la course.

Heure 9 : 10,3 km/h
Encore une dizaine de secondes lâchées par tour. J’aurais souhaité garder un 10,5 km/h de moyenne mais ce que je craignais arrive : je ne peux plus déglutir. Je me dis qu’il va falloir maintenant tenir 15 heures sans alimentation solide. J’ai un peu de marge sur le tableau de marche et des solutions énergétiques alternatives mais ça risque d’être long ! Fanny sent le danger potentiel et a le bon réflexe de varier les boissons pour éviter l’écoeurement. Heureusement je me réconforte en entendant mon temps de passage au 100km : 9h11’, ce qui est un peu mieux que ce que j’avais planifié. Je ne tiendrai pas ce rythme jusqu’au bout bien sûr mais j’ai de la marge.

Heure 10 : 9,9 km/h
Je passe malheureusement trop tôt sous la barre des 10km/h que j’avais prévu de tenir jusqu’à la 14ème heure mais je n’ai pas le choix. Les jambes sont lourdes et je ne peux plus manger. Il va falloir maintenant sérieusement contrôler la baisse de rythme. Coralie déploie son arsenal de conseils et de motivation qui m’aident bien car c’est à partir de maintenant que la course se joue. Fanny me trouve de la soupe que je réussis tant bien que mal à ingérer par petites doses.

Heure 11 : 9,6 km/h
J’ai un véritable coup de barre qui se conjugue avec une douleur au tendon. Je craignais ce tendon que Philippe m’a parfaitement traité lors de la préparation mais après 120km il est logique qu’il commence à me faire souffrir. Comme en plus je ne m’alimente plus, le danger est présent. C’est la nuit et elle va être très longue. D’ailleurs, je constate que beaucoup de coureurs commencent à être à la dérive. Il s’agit de ne pas sombrer avec eux. Je navigue entre la 6ème et 8ème place au classement mais je sais que cela n’a aucune signification pour l’instant et je n’en tiens pas compte.

Heure 12 : 9,4 km/h

J’essaie de nouveau de manger un peu de pain avec du jambon mais il me faut presque 5 minutes pour déglutir deux bouchées. J’abandonne définitivement l’idée du solide. Fanny me donne alors la même soupe avec quelques morceaux de pâtes que j’arrive à avaler presque sans mâcher ! Nous arrivons à mi-course, il est 23 heures et malgré tout je suis quand même dans les temps. Malheureusement, la météo se gâte et quelques gouttes commencent à tomber. Alors que certains coureurs se changent, je décide de continuer dans la même tenue en attendant de voir…

Heure 13 : 9,8 km/h
Bientôt minuit et les quelques gouttes se transforme en gros crachin continu qui commence à glacer le corps. Pas le choix, il faut se couvrir. Je m’arrête 45 secondes pour enfiler un maillot à manche longue, un coupe-vent et mon t-shirt par-dessus car il faut toujours porter le maillot du club avec le dossard visible. Ce sera mon arrêt le plus long de la course ! Paradoxalement, cette pluie a tendance à me donner un coup de fouet et Fanny a trouvé une formule magique : soupe/pâtes + eau + malto dans un ordre aléatoire et en mélangeant tout ça comme on peut !

Heure 14 : 9,7 km/h
L’allure se maintient tant bien que mal mais j’arrive à ne pas trop m’éloigner des 10km/h prévu jusqu’à la 14ème heure. La pluie redouble et les chaussures sont trempées. Heureusement j’ai choisi de courir avec mes chaussures très légères donc, même si mes pieds sont mouillés, je ne traîne pas des sabots…

Heure 15 : 9,2 km/h
Nouveau palier sur lequel j’avais prévu de descendre à 9,5km/h. Je n’ai pas besoin de me forcer à diminuer l’allure : je ne peux pas faire autrement. Fanny étant allée se reposer quelques temps, j’en ai profité pour zapper quelques ravitaillements pendant l’heure précédente et c’est le coup de bambou ! Il faut que je trouve une solution. Je tente la limonade et un concentré énergétique liquide qui réveillerait un sumo dans le coma. Dur à passer mais je me maintiens en vie.

Heure 16 : 9,0 km/h
Avant les deux tiers de la course et c’est vraiment le moment critique. Il est 3 heures du matin. La sono s’est arrêtée pour le voisinage et on est vraiment seul face à soi-même ! Surtout ne pas se dire qu’il reste plus de 8 heures à courir car sinon on est mort. Je n’en peux plus mais Coralie va chercher au plus profond de moi-même la volonté de poursuivre mon effort. C’est quasiment la seule coach qui brave la pluie et le froid sur le parcours. Nous avions anticipé plusieurs scénarios, il faut les mentalement les appliquer. Elle est tellement motivée que dans son élan elle court quelques pas avec moi et, pour la première fois de ma vie de coureur, je me prends un avertissement par un juge qui lui ne dort pas ! La pauvre ne connait pas la règle et j’avoue ne plus avoir eu la lucidité de lui dire que c’était interdit. Bref, pas de drame mais ça calme les ardeurs.

Heure 17 : 8,6 km/h
Une seule soupe ingérée dans l’heure, des jambes qui me font terriblement mal, une nuit qui n’en finit pas. Je perds presque un kilomètre par heure sur le plan de marche mais j’essaie de relativiser car je suis dans le même rythme que le leader actuel de la course dont le faciès trahit une souffrance extrême. Alice craque et s’endort. Fanny et Coralie assurent l’essentiel et me sont totalement dévouées.

Heure 18 : 8,7 km/h
Je limite la casse car l’allure ne faiblit plus. Certes ce n’est pas la joie mais maintenant je suis sûr d’une chose : sauf catastrophe je résisterai jusqu’au bout. Après ce palier il ne restera plus « que » six heures, c’est interminable. Vivement que le jour revienne. La pluie continue et les cuisses sont froides et dures comme du béton. J’avance mécaniquement, c’est le cerveau qui commande. Je vois Coralie allongée sur un banc, elle a besoin de repos c’est normal mais elle ne restera allongée que 20 minutes durant ces 24 heures ! Fanny assure et me tend de nouveau une purge énergétique liquide.

Heure 19 : 8,5 km/h
Ce sera l’heure la plus lente de ces 24 heures. Normal car la fin de nuit est le moment le plus difficile de la course. Les organismes sont à bout. Le leader provisoire vient d’abandonner et je suis désormais 5ème. Il faut que je m’accroche. Le mélange soupe/pâtes assurent ma survie et je ne parle même plus de mes jambes, je ne les sens plus ! Le robot avance…

Heure 20 : 8,5 km/h

Il est 7 heures du matin. M… ! il fait toujours nuit, c’est horrible. Tout le monde guette les premières lueurs mais elles n’arrivent pas. On aurait dû consulter les éphémérides. Finalement j’entends un spectateur local qui annonce le lever du jour vers 8 heures. Mon staff est sur le pont, sauf Alice qui replonge dans un sommeil sur le stand, Fanny me force à ingurgiter de la limonade, des pastilles de dextrose… Je m’accroche à ma 5ème place comme un forcené.

Heure 21 : 8,7 km/h
Miracle, le jour se lève ! Maintenant tout le monde scrute le classement, calcule, anticipe la fin. Il reste 4 heures, c’est le moment de trouver les dernières ressources pour aller chercher une place ou sauvegarder la sienne. Je suis certain de pouvoir accélérer mais il reste tellement de temps que mon corps reste bridé.

Heure 22 : 9,1 km/h
Je remonte légèrement le tempo par contre impossible d’avaler quoi que ce soit, même pas de liquide. Je me dis que ça devrait aller mais 3 heures c’est très long. Fanny me force à prendre une dernière purge, c’est horrible ! Elle me sauve la mise une dernière fois. Alice me fait passer un bout de papier sur lequel est détaillé le classement. Je surveille également l’écran mais les calculs s’embrouillent dans ma tête. Devant c’est loin mais derrière pas trop. Il faut à tout prix relancer pour se mettre à l’abri. Coup de théâtre, le leader de la course s’arrête juste devant moi, prenant appui sur une barrière de sécurité. Il refuse d’effectuer le moindre pas supplémentaire malgré les encouragements de ses assistants et du staff de l’équipe de France présent sur la course.

Heure 23 : 9,7 km/h
Le leader ne repart pas. Ce n’est pas ce qui me motive pour relancer mais maintenant je suis 4ème et je me dis que chaque foulée me fait gagner des mètres. Je vise désormais plus de 230km qui me placerait en classement National 1 sur le barème fédéral. C’est une grosse motivation. Coralie me pousse tous les tours comme jamais. Je n’ai plus vraiment plus d’autre énergie que le cerveau.

Heure 24 : 10,3 km/h
L’heure la plus longue de ma vie mais en même temps quel bonheur. Je sais que je finirai 4ème et que les 230km seront largement franchi. J’arrive même à avaler une boisson énergétique pour pousser la marque le plus loin possible. L’ambiance devient dingue, tout s’agite. Je commence même à être le plus rapide de la course durant la dernière demi-heure car je double le nouveau leader en alignant tous les tours au-delà de 11km/h. On n’entend plus rien si ce n’est un gros brouhaha. Je me souviens de mes courses de demi-fond 25 ans plus tôt, je termine le dernier tour et les mètres supplémentaires à plus de 13km/h. Bref j’ai l’impression d’en avoir encore sous le pied.

Le coup de pistolet final retentit et là tout chavire. Je m’appuis sur les barrières délimitant le parcours et je n’en peux plus. Je vois alors Fanny, Alice et Coralie courir vers moi. Je suis ému car Fanny et Coralie fondent en larmes et m’étreignent, seule Alice la mathématicienne garde son sang froid.

Verdict : 237,382km !

Je suis ravi. A peine le temps de regagner mon stand, je m’effondre sur une chaise. Enfin s’asseoir ! Puis ne tenant plus je dois m’allonger mais les jambes me font si mal que je n’arrive même plus à les tendre. Les filles et Coralie font ce qu’elles peuvent pour m’aider. Dans ces moments-là on a juste envie de dire : « laissez-moi, je crois que je vais mourir ! » et tout geste devient un effort insurmontable.

Finalement, je reviens péniblement à moi et il le faut bien car la cérémonie protocolaire de la FFA s’enchaîne rapidement et il faut parcourir les 200 mètres qui nous sépare de la salle. Un enfer ! La plupart des futurs médaillés sont installés mais les défaillances surviennent. On nous apporte du sucre et de l’eau : la bérézina ! C’en est presque comique… Finalement chacun se remet progressivement et parvient à rester digne pour rejoindre le podium qui heureusement ne comporte pas de marche à grimper !

Le bilan est incroyablement positif. Une 4ème place au scratch, un titre de vice-champion de France dans ma catégorie et une 46ème performance mondiale. Après un an et demi de doutes, le travail, la persévérance et le mental ont payé. Je remercie toutes les personnes qui m’ont soutenu avant, pendant et après la course avec une mention spéciale pour mes anges gardiens, chacune dans son rôle mais complémentaires, qui ont m’ont supporté durant cette course vraiment hors norme.

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